Tous les jardins du monde II

Cette seconde partie est plus dense et plus philosophique, et ne s’adresse pas forcément à toutes les oreilles.

Mais je te souhaite de prendre le temps de la lire avec calme et détermination, ami créateur de bonheur. Car tu peux y apprendre beaucoup. Tes commentaires sont les bienvenus pour enrichir encore cette esquisse visant à restituer un peu de l’incalculable richesse de la nature

 

Voyons maintenant plus en profondeur de quoi il s’agit.

De planter des arbres de toutes espèces, avec un grand nombre de fruitiers et/ou de médicinaux, mais pas seulement.

De laisser le milieu bactérico-fongique se développer librement. Pour cela, bien sûr, il ne faut pas retourner le sol, ni même le déranger de trop. Accueillir oiseaux, abeilles, auxiliaires divers, y compris grenouilles, crapauds, serpents, etc. Bref, laisser être (selon le principe du non agir cher à Masonobu Fukuoka) la complexité même du vivant, avec sa dynamique propre, et son principe interne d’homéostasie (principe qui le conduit toujours à l’équilibre le plus viable en fonction des éléments à disposition).

Mais entrons maintenant dans le détail de ce qui a lieu avec et autour de l’arbre planté.

 

Déjà : Qu’est-ce qu’un arbre ?    

On connaît la définition amusante et irréfutable de Francis Hallé : « un arbre est tel que si une  voiture rentre dedans à une certaine vitesse, la voiture finit cassée, non l’arbre. » (de mémoire).

Ce qui est déjà souligner un aspect essentiel de l’arbre : sa rigidité.

Mais Francis Hallé donne aussi une définition plus scientifique de l’arbre, comme ceci :

« Un arbre est une plante à longue durée de vie, possédant un tronc de grande hauteur, autoportant, vertical et de gros diamètre, auquel sa structure et son anatomie confèrent une rigidité suffisante pour élever le feuillage au-dessus des plantes concurrentes pour la lumière ; fréquemment, mais pas toujours, le tronc de l’arbre est porteur de branches.

Les aspects quantitatifs – hauteur, diamètre du tronc, longévité – sont à évaluer par rapport aux dimensions et à la durée de vie de la personne humaine. »

 

coloniaire et fractal

Hallé souligne également l’aspect coloniaire de l’arbre (même si tous les arbres ne le sont pas).

Il suffit de regarder comment se propage un prunellier, ou de contempler un pin parasol et de voir toutes ses branches comme autant de nouveaux arbres greffés sur le tronc (ou sur une autre branche plus grosse).

Cela évoque encore l’aspect fractal du développement du vivant, qui permet d’ailleurs une analogie entre le légume, la plante (par exemple un chou brocoli ou romanesco, une belle ombellifère, etc.), et l’arbre (je songe ici particulièrement au vieux chêne du fond de mon jardin-pépinière dont les branches sont autant de chênes miniatures ayant à leur tour des branches faisant songer à des chênes bonsaïs).

gros plan chou romanesco
chou romanesco du jardin

vertical et spiral

Autre aspect (qui n’est pas sans lien avec le précédent) fort bien vu par Goethe dans sa Métamorphose des plantes.

Dans l’arbre (comme dans la plante) se conjuguent la tendance verticale (le tronc et les racines qui le maintiennent) et la tendance spirale (disposition alternée des branches entourant l’arbre – idem pour nombre de plantes… –, même pour les palmiers…).

Retenons ainsi que l’arbre est un équilibre entre une tendance comme tourbillonnaire le portant à chercher la lumière pour la répartir en lui, s’en nourrir, et la concentrer à nouveau dans les fruits ; et une tendance verticale fortement enracinée, lui faisant puiser dans la terre, et élever celle-ci vers le ciel.

 

éléments, cosmos, temps

Voyons maintenant un arbre dans sa relation aux autres éléments : au minéral, à l’animal, aux bactéries et champignons ; et enfin, au cosmique dans son ensemble, et au Temps.

 

Nous retrouvons ainsi nos 4 de tout à l’heure : milieu bactério-fongique, minéral, végétal, animal.

Les racines de l’arbre sont continuellement en rapport avec les champignons (ex. les mycorhises du chêne), et des bactéries. Ce n’est d’ailleurs que par leur intermédiaire qu’il accède au minéral (tel qu’assimilable par le vivant, c’est-à-dire que son feu digestif sait transformer…).

L’animal lui aussi est dans un lien étroit avec l’arbre. On songe immédiatement aux oiseaux (dont ceux qui logent carrément dans l’arbre, y trouvant l’auberge idéale, comme le hibou), aux cervidés et corvidés de nos forêts, et à tout un tas d’autres mammifères (y compris les habiles castors), mais songe-t-on à tous ces petits animaux du sol, vers de terre, colamboles, acariens, etc. ? Or, cette vie animale du sol est capitale.

Nous pouvons ainsi saisir comment le sol est lui-même à la fois producteur et produit des trois règnes, et de leur ferment vital bactério-mycologique.

 

alchimie des quatre dans le sol

Les racines (végétal), les myccorhises, le mycelium et les bactéries diverses du sol (qui digèrent la matière organique – y compris dans le ver de terre, d’où ses magnifiques turricules spiralés, au plutôt à la fois verticaux et spiraux – et transportent les minéraux). Les minéraux véhiculés par les réseaux mycéliens et échangés avec les plantes et les arbres (minéral). L’incessant travail fouisseur et nourricier des animaux du sol (animal).

Ce lien des quatre dans le sous-sol de l’arbre est évident.

 

sagesse fractale

Mais il en va de même pour la partie aérienne de l’arbre : celui-ci possède ses propres champignons et bactéries internes et externes (comme le corps humain d’ailleurs), les animaux sont constamment à son contact (et ici ils ne sont plus fouisseurs, mais pollinisateurs et/ou multiplicateurs, abeilles, chauves-souris, oiseaux, grands et petits singes, etc. etc., tous vont de fleurs en fleurs ou mangent les fruits afin de disperser les graines), les minéraux circulent en lui portés par l’eau vitale de l’arbre, la sève. Etc.

N’est-ce pas ainsi bouleversant de voir comment tout est dans tout, et de constater comment chaque ramification du vivant conduit à son unité, de même que partant de cette unité l’on peut la retrouver jusque dans chaque détail du vivant ? Loué soit l’arbre pour la Sagesse fractale qu’il nous enseigne.

 

yggdrasil arbre cosmique
yggdrasil, l’arbre cosmique

Arbre cosmique

Outre de nos quatre, j’avais parlé plus au haut du Cosmique et du Temps. Nous y voici.

Je vais déjà commencer par le lien entre l’arbre et les quatre éléments (terre, feu, eau, air).

Dans sa Philosophie de la nature, Hegel notait, commentant La métamorphose des plantes de Goethe : « La fructification est la cime du développement de la lumière dans la plante. »

Hegel dit aussi que la lumière est comme l’âme de la plante, mais elle reste toujours en dehors d’elle-même. Contrairement à l’animal (a fortiori a l’homme) qui l’ayant en lui peut donc s’individualiser, se singulariser, ce qu’une plante ne saurait faire. Mais qu’importe : elle sait capter, accueillir, véhiculer et transformer cette lumière du dehors, cet élément feu, jusque dans le fruit et la graine (des grains de semence solaire !). Mais aussitôt qu’elle est parvenue à recréer la lumière, elle ne la garde pas, bien plutôt la laisse-t-elle tomber à terre ou y être enfouie par tel animal, et tout l’effort cosmique qu’elle a fait pour s’élever de la terre vers la lumière doit être rejoué à nouveau, cycle après cycle.

Si nous voyons que la lumière captée par les feuilles, se retrouvant dans les fleurs, puis le fruit, et ultimement la graine, signe bien la présence du feu dans l’arbre, quid des trois autres éléments ?

 

terre, air, eau

L’élément terre correspond au carbone stocké dans la matière de l’arbre, ainsi qu’au minéral que celui-ci emprunte au sol pour se développer.

L’air est présent dans les échanges de l’arbre avec l’atmosphère, et ce en lien avec le quatrième élément, l’eau : l’eau vitale de la plante, de l’arbre, c’est la sève.

Hegel dit de cette eau : « L’eau organique, imprégnée de vie, individualisée, file entre les mains de la chimie, – c’est un lien spirituel. »

L’arbre est ainsi comme un creuset alchimique où sont mêlés et transformés les quatre éléments.

 

alchimie de l’eau dans l’arbre

Voyons par exemple le cas de l’eau et de l’air, de leur lien dans la vie de l’arbre.

Ernst Zürcher, dans son excellent livre Les arbres entre visible et invisible, explique ce qu’il appelle « la face cachée de la photosynthèse ». On croyait en effet, et ce jusque récemment, que la photosynthèse n’était qu’un procès de respiration, l’arbre transformant le dioxyde de carbone de l’atmosphère en dioxygène (rejeté) et glucoses, dont il tire son énergie pour grandir. Mais les choses sont bien plus complexes et subtiles, évidemment.

 

Equation

Nous savons désormais que l’équation chimique de la photosynthèse est la suivante :

6CO2 + 12 H2O + énergie lumineuse et système vivant = C6H12O6 + 6O2 + 6H2O

Où l’on voit non seulement que l’eau est impliquée, nécessaire à la réaction, mais surtout qu’elle est en partie renouvelée par celle-ci… et l’eau ainsi obtenue n’est pas de même nature que l’eau initiale… il s’agit d’une eau vitale. Il faudrait ici citer un peu longuement ce livre brillant.

Je vous propose d’écouter cette conférence de l’auteur, elle en vaut le détour :

 

alchimie du vivant

Autre point que vous aurez remarqué, c’est que si nous avons l’eau et l’air, nous avons également le feu dans cette équation. Il y a mieux, car les glucoses engendrés sont la première étape du stockage du carbone, ils sont déjà du carbone (celui du CO2) stocké, mais qui va servir d’énergie, et par sa combustion va se transformer en éléments de l’arbre lui-même, en sa matière. Et ici, l’on pourrait encore parler du rôle des mychorizes qui en échange d’une partie de ce glucose produit par la photosynthèse, donnent à l’arbre des minéraux essentiels (avec le carbone solide et les minéraux, on est toujours dans l’élément terre). Autrement dit, la soi-disant banale photosynthèse qui ne serait qu’une transformation au niveau gazeux, avec production d’énergie pour l’arbre cache tout autre chose, et qu’aucune équation chimique ne saurait vraiment synthétiser, à savoir comment les 4 éléments sont eux-mêmes impliqués ensemble, et comment l’arbre est le creuset de cette alchimie vivante.

Bref, on ne trouve pas par hasard les quatre éléments dans l’arbre: il est à la confluence cosmique de toutes les forces du haut et du bas.

 

Question de temps

Enfin, j’ai parlé du Temps… et il faut bien développer un peu le rapport singulier de l’arbre au temps. Nous savons que les arbres peuvent vivre des siècles, des millénaires (voire des dizaines de millénaires en ce qui concerne les colonies clonales…). Mais surtout, il faut penser à ce que Goethe nommait la plante primordiale, et comprendre que dans tout arbre que l’on voit, il y a un même et unique arbre premier, archétypal et sensible, toujours vivant, traversant les âges et les formes, comme signe éternel de la conjugaison sacrée du haut et du bas, du ciel et de la terre, des forces souterraines et de l’éther bienfaisant.

 

Voilà pour l’arbre. Amen.

 

Merci de m’avoir prêté une oreille attentive, et je vous souhaite de très bien vivre, en accord avec l’intensité poétique du Vivant.

 

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